10 juillet 2005

Lord Byron - Ténèbres

cascadeJ’eus un rêve ; il ne fut pas pleinement un rêve.

L’éclatant soleil s’était éteint, les étoiles

Erraient obscurcies parmi l’espace éternel,

Sans rayons ni chemins, et la terre glaciale

Aveugle balançait, noire dans l’air sans lune ;

L’aube fuit – vint, stérile du moindre jour.

Les hommes laissèrent leurs passions dans l’effroi

De leur désolation, où les cœurs se gelèrent

En une prière égoïste à la lumière.

Il vécurent en veillant aux feux. Et les trônes,

Les palais des maîtres couronnés – et les huttes,

Les demeures de tous les êtres qui se logent,

Furent des phares : se consumèrent les villes,

Les hommes affluaient à l’entour de ces îles

De la clarté, pour sonder les visages des autres.

Bienheureux ceux qui habitaient auprès des feux

Volcanique, et de leurs torches montagneuses :

Le monde ne connut qu’une espérance affreuse.

On incendia les forêts – mais heure par heure

Elles s’effondrerent – et les troncs crépitants

S’éteignaient avec un craquement. – Tout fut noir.

Les front humains, à la lumière sans espoir,

Prirent un aspect irréel, comme en accès

Les éclairs fondaient sur eux ; les uns s’abattaient,

Voilaient leurs larmes ; d’autres demeuraient inertes,

Le menton sur leur poings crispés, et souriant ;

Tels s’empressaient çà et là, soucieux de nourrir

D’huile leur monceau funèbre, puis de quérir

En une inquiétude démente le ciel lourd,

Linceul d’un monde révolu ; puis, blasphémant,

Abaissaient leurs regards, sondant la poussière,

Claquaient des dents, hurlant ; et les oiseaux sauvages

Criaient et, terrifiés , frémissaient sur le sol,

L’aile inutile ; et les bêtes les plus féroces

Dociles allaient en tremblant ; jusqu’aux vipères

Rampaient afin de se tordre en la multitude,

Le sifflet impuissant – on les tua, s’en nourrit.

La guerre, qui s’était un instant suspendue,

Encore renchérit : l’on acquit des repas

Au prix du sang, chaque solitaire obstiné

S’empiffrant dans ce sombre où n’était nul amour ;

La terre en son entier n’était qu’une pensée :

Que la mort, immédiate et sans gloire ; les affres

De la faim repaissaient toute entraille – les hommes

Succombaient, chairs et os gisant sans sépulture ;

Les maigres, des maigres, tôt furent dévorés.

Jusqu’aux chiens assaillaient leurs maîtres, hors un seul,

Fidèle à un cadavre, et qui le préservait,

Des bêtes et hommes affamés, pour qu’enfin

La faim les emporte, ou que les morts s’effondrant

Séduisent leurs mâchoires efflanquées ; lui même

Insoucieux d’aliments, d’un long gémissement,

Recoupé de cris désolés, léchait la main

Ne répondant par nulle caresse – il mourut.

La foule peu à peu périssait affamée ;

Mais deux d’une cité, énorme, survécurent :

Et ils étaient ennemis ; ils se rencontrèrent

Près des braises déclinantes d’un pieux autel

Où l’on avait amassé des choses sacrées

Pour un profane usage ; là ils rassemblèrent

Du geste tremblant de leurs squelettiques mains,

Trop froide, les faibles cendres : leur faible souffle

Leur restitua un brin de vie, fit une flamme

Qui était son propre simulacre ; ils levèrent

Les yeux comme en levait la lumière, et chacun

De l’autre vit l’aspect – vit, hurla, et mourut - ;

De par leur commune hideur même ils moururent,

Chacun d’eux ignorant sur lequel de leurs fronts

Famine marqua : Satan. Le monde était vide,

Ce populeux et puissant devint une masse,

Saison sans fleurs, ni arbres, sans hommes, sans vie –

Une masse de mort – chaos d’argile brute.

Fleuves, lacs et océans s’immobilisèrent,

Rien ne troubla plus leurs profondeurs silencieuses ;

Les vaisseaux sans marins pourrissaient sur la mer,

Et leurs mâts s’écroulaient peu à peu ; engloutis,

Ils s’assoupirent dans les abysses sans houle –

Les vagues étaient mortes, marées au sépulcre,

Par l’extinction de la lune, leur souveraine ;

Les vents flétrirent dans l’air stagnant aux nuages

Péris ; mais les Ténèbres n’avaient nul besoin

D’en être secourues, devenues l’Univers.

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